1924 : Les premiers Jeux Olympiques d'Hiver

Publié le 12/04/2021
Histoire
Claire
Défilé des hockeyeurs

Une histoire qui commence en 1892 

C’est en 1892 qu’arrive dans la station la première paire de skis, venue directement de Norvège, dans les bagages d’un chamoniard voyageur, en qui la mémoire collective croit reconnaître tantôt un Tairraz, tantôt un Couttet, parfois un Simond ou encore un Charlet … En tout état de cause un nom traditionnel de la vallée.

L’objet est intéressant à regarder mais laisse la population plutôt perplexe. Pour quoi faire ? Comment faire ? Qu’importe. Dans quelques ateliers, des artisans se mettent aussitôt à produire des répliques. Si les skis ne s’imposent pas comme une évidence, on pense que ces étranges planches pourraient changer la vie en hiver. Quatre ans plus tard en effet, c’est pour des raisons professionnelles que le docteur Payot, âgé de 24 ans, sillonne la vallée à ski. Loin de lui au départ l’idée d’en tirer quelque plaisir. Grâce au ski, il peut visiter chaque jour plus de malades, aller sans trop de peine assister les femmes en couches. Il est le premier skieur de la vallée. Devenu un as, le docteur Payot va se laisser gagner par la passion et faire des émules.

ski 1908 ©gay-couttet

En 1907, presque immédiatement après avoir fondé le Club des Sports Alpins au sein duquel sont regroupés un grand nombre de bons skieurs, le docteur Payot organise le premier Concours Local. Il va se dérouler les 12 et 13 janvier « par un temps splendide, une neige pulvérulente idéale et une température de -5°C qu’un beau soleil vient d’adoucir ». Trente six coureurs sont réunis au poteau sur « les belles pentes qui terminent le couloir du Brévent ». Une seule règle : monter et descendre le plus rapidement possible. La luge et le saut sont également au programme. Sur vingt-cinq concurrents, dix-neuf atterrissent « dans le décor » ! La journée se passe néanmoins sans encombre et l’on ne compte aucun accident. Le succès est total, il est temps de voir plus grand.

Bobsleigh Gay-Couttet

Ainsi l’hiver suivant, toujours grâce au bon docteur Payot, Chamonix se voit confier l’organisation de la deuxième édition du Concours International, né à Montgenèvre l’année précédente. Cette fois la presse s’emballe et les chroniqueurs s’emportent dans des articles dithyrambiques :

« Aucun sport d’été n’en égale la parfaite volupté. C’est la force, c’est l’épanouissement, c’est le bonheur ! » écrit L’Illustration.

Hélas malgré l’euphorie générale, ce Concours International s’achève sur une triste note. Le docteur Payot est subitement terrassé par la maladie : une broncho-pneumonie contractée en attendant l’équipe norvégienne sur le quai de la gare … 

UN SÉJOUR CHEZ LES SUISSES

Grâce au retentissement de ce rassemblement, Chamonix, villégiature d’été des plus réputées, s’impose maintenant comme une « Station d’hiver ». Un nouvel avenir s’ouvre devant elle. Aussitôt le concours terminé, le Syndicat des Hôteliers et le Club des Sports Alpins se réunissent pour réfléchir « aux moyens de remédier aux inconvénients que l’expérience avait fait constater dans les installations diverses et dans l’organisation des Concours ». Le coup de pouce arrive de la Cie P.L.M, qui a tout intérêt à encourager au développement des villégiatures … Elle propose un voyage d’étude vers les stations suisses les plus renommées, à savoir Saint Moritz et Davos.

Ainsi le 13 février 1908, la délégation composée des propriétaires des deux plus grands hôtels chamoniards, ainsi que de deux inspecteurs de la Cie P.L.M se retrouvent à la gare de Chamonix. Partie à 17 heures, elle atteint St Moritz à 16 heures le lendemain, fatiguée et un peu déçue :

« Habitués à nos sites incomparables, à nos glaciers, à nos aiguilles, en un mot à la magnificence de la chaine du mont-blanc et au cadre grandiose de notre vallée, nous trouvâmes que les montagnes, relativement peu élevées, ne présentaient à aucun point de vue la beauté, le charme de celles que nous possédons ».

Ainsi sont les premières impressions qui apparaissent dans le rapport. Mais la suite, on s’en doute, témoigne de leur grande admiration pour toutes ces « installations superbes et méticuleusement entretenues … ». Rien n’échappe à la délégation chamoniarde. Ils tirent des leçons de tout : les accès à la station, l’aménagement des hôtels, les prix pratiqués, la signalétique, les techniques d’entretien des patinoires, des pistes de ski et de bobsleigh, ils assistent à des compétitions et notent chaque détail : sur l’organisation, la sécurité, le chronométrage. Les inspecteurs de la Cie P.L.M s’étonnent de compter sept trains par jour amenant les voyageurs de Bâle, Lucerne et Zürich mais aussi de Londres et Paris alors que trois trains seulement atteignent quotidiennement Chamonix. Les hôteliers insistent quant à eux sur la vitesse insuffisante des trains … La création de trains Express sera l’une des principales propositions à l’issue de ce voyage d’étude. 

LA SEMAINE DES SPORTS D’HIVER

Affiche Aigle Saut à Ski

Lausanne, juin 1921 : Paris vient d’être choisi pour la « Célébration des Jeux de la ViIIe Olympiade de l’ère moderne » … Jeux d’été, cela va de soi, en ce temps-là. Néanmoins, le dimanche 5 juin, les membres du Comité International Olympique posent sérieusement la question : pourquoi ne pas inscrire les Sports d’hiver au programme olympique ? En effet, estiment-ils, « en dehors des pays septentrionaux, certaines nations de l’Europe centrale et occidentale sont désormais elles-mêmes en position d’organiser une compétition de sports de neige aussi bien que de glace, lesquels, par leur rude et splendide manifestation de l’activité physique moderne, sont dignes de prendre place au programme des Jeux Olympiques ». Après moult discussions « houleuses » (Les Scandinaves, si fiers des « Jeux du Nord » dont ils ont pris l’initiative plusieurs années auparavant, font une obstruction acharnée), le C.I.O décide que sans les incorporer pour faire partie intégrante du programme olympique, il accorderait son patronage à l’organisation des Jeux d’Hiver donnés à l’occasion de la VIIIe Olympiade … On parlera de la semaine des Sports d’Hiver, formule alambiquée pour saluer une naissance qui ne sera officialisée que plus tard.

Il ne reste plus qu’à décider du lieu où se dérouleront ces Jeux d’Hiver. Plusieurs stations se mettent immédiatement sur les rangs mais certaines conditions climatiques et matérielles indispensables à une organisation régulière s’imposent en même temps : nécessité de disposer d’une patinoire irréprochable ; obligation de trouver de la neige en quantité suffisante pour les épreuves de ski et de bobsleigh ; enfin, certitude de trouver des facilités de logement. Chamonix, riche du nombre et de la qualité de ses infrastructures hôtelières, de surcroît seule station française directement accessible par le train (depuis 1901), s’impose tout naturellement. 

Gare Chamonix

La ville de Chamonix est élue. Un contrat va être signé entre le CIO, le COF et la municipalité, le 20 février 1923 … Au 1er novembre, le stade de glace doit être livré, soit une patinoire de plus de 36 000 m2 pouvant contenir deux surfaces de hockey et deux surfaces libres pour les figures, un anneau de vitesse de 400 mètres et une piste de curling. Ce sera la plus grande du monde, passant devant celle de … Davos. Les travaux ne démarrent que le 31 mai, soit cinq mois avant l’échéance. On doit également construire dans des délais très courts un tremplin permettant des sauts de soixante mètres et une piste de bob. Roger Frison-Roche, nommé secrétaire du Comité des Sports d’Hiver de la station en gardait un souvenir marquant et écrivait en 1974 :

« Même à notre époque, et en disposant des moyens gigantesques de la technique moderne, bulldozers, scrapers, etc., un tel projet paraîtrait irréalisable. On s’aperçut rapidement que jamais le stade ne serait prêt en temps voulu car l’automne et le gel allaient survenir. Alors on instaura le travail permanent, vingt quatre heures sur vingt quatre ; ainsi jour et nuit on creusa, on charria les remblais nécessaires, avec un acharnement qui suscita l’admiration des spécialistes et la critique virulente de ceux qui n’avaient pas encore saisi toute l’importance des Jeux pour l’avenir de Chamonix. »

Malgré tous ces efforts, le stade ne peut être livré qu’en décembre … Or l’ouverture était fixée au 25 janvier ! Les gros travaux aussitôt achevés, « l’équipe de la glace » se met immédiatement au travail. On arrose de nuit à la lance, le froid fait le reste et finalement tout finit pour le mieux. La patinoire est dotée d’une glace parfaitement lisse et dure.

Pendant ce temps, les traceurs commencent à jalonner les futures pistes de ski de fond … Les chutes de neige s’accumulent régulièrement et ne posent aucun problème.

« Noël approchait, les hivernants étaient nombreux à Chamonix et les traîneaux parcouraient les routes enneigées au son joyeux des grelottières, traversant avec joie la ville en pleine effervescence ».

Et puis, alors que Chamonix s’estime prête, c’est la catastrophe. De mémoire d’homme, on n’avait jamais vu pareille précipitation, plus d’un mètre soixante dix de neige s’abat sur la vallée en vingt-quatre heures ! Il faut déblayer le stade, rebaliser les pistes … C’est la consternation !

« On recruta du personnel un peu partout. Bientôt six cents ouvriers travaillèrent jour et nuit, à la pelle, pour balayer la neige jusqu’à la surface de la glace. La neige était évacuée par des luges à bras. Elle s’était tassée et offrait des plus en plus de résistance. On travailla ainsi durant les trois premières semaines de janvier ».

L’espoir alors revient … Hélas un peu trop tôt. Voilà maintenant le dégel ! Une avalanche se déclenche au dessus de la ville, coupe la voie ferrée, transforme la patinoire en lac … N’en pouvant plus, on parle de tout annuler … et alors qu'on réfléchit encore, le froid revient enfin. On soupire … 

LES PREMIERS JEUX D’HIVER AURONT BIEN LIEU !

Stade Olympique

« Il y aura à Chamonix un minimum de 200 journalistes, qui remettront un minimum de 100 000 mots pendant la période des Jeux (…) le gros des dépêches sera remis entre 6 heures et 10 heures du soir. Il faut donc prévoir non seulement une voiture automobile qui, en cas de catastrophe, porterait les télégrammes à Annecy, mais prévoir même l’usage de deux ou trois motocyclettes. De plus, il faudrait demander l’ouverture des PTT jusqu’à 1 heure ½ du matin et prendre des dispositions pour avoir six fils téléphoniques. Nous ferons le nécessaire pour obtenir l’installation d’une machine à timbrer …»

Le 24 janvier 1924, il gèle à pierre fendre sur Chamonix. Un soleil radieux illumine la vallée, lorsque Gaston Vidal, Sous-Secrétaire d’Etat, déclame solennellement les paroles sacramentelles :

« Je proclame l’ouverture des Jeux d’Hiver de Chamonix données à l’occasion de la ViIIe Olympiade ». Jusqu’au 5 février, quelque 300 concurrents de 16 nations vont vivre une aventure de pionniers, dans ce que les observateurs de l’époque appellent « des joutes viriles et toniques, avec en symbiose, force et adresse, jeunesse et amitié ! ».

Les drapeaux claquent dans le vent du stade et la parade commence, par ordre alphabétique des nations représentées : en tête l’Autriche avec seulement des patineurs (« le ski alpin était une lointaine inconnue »), puis la Belgique avec ses hockeyeurs, le Canada, l’Estonie, les Etats-Unis, la Finlande, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, la Lettonie, la Norvège, la Pologne, la Suède, la Suisse, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie. Dans la tribune, Roger Frison-Roche a la gorge serrée … Ce défilé restera à jamais gravé dans sa mémoire, jusqu’aux plus petits détails, celui-là, par exemple, qui l’avait détendu : dans la délégation autrichienne, aux côtés d’un « géant blond », il remarque une petite fille d’une douzaine d’années, toute frêle, sautillante sous sa jupette plissée et à peine grandie par un blazer aux couleurs de son club : c’était Sonia Henie.

Patineurs

En 1924, six sports sont au programme olympique :

Le hockey, le patinage de vitesse, le patinage artistique, le curling, le bobsleigh et le ski, où seules les disciplines nordiques masculines sont proposées.

Une solide équipe de skieurs à forte coloration chamoniarde a l’honneur de défendre les couleurs tricolores dans les cinq épreuves de l’époque : le grand fond (50km), le fond (18km), le saut, la course combinée (saut et fond) et la course militaire de 30km par équipe de quatre. Capitaine de cette première équipe de France, le chamoniard Alfred Couttet se confiera honnêtement :

« Je n’ai pu vérifier si j’avais été un entraineur efficace car, ayant été logés dans une caserne où un bataillon complet avait été décimé par la grippe, les coureurs français se présentèrent au départ de la course de fond, toussant, crachant, le mouchoir constamment à la main. Ils étaient dans un si triste état qu’ils ne firent rien de bon. »

Les français se contentent de trois podiums, trois « médailles de bronze », grâce à l’épreuve de patrouille, (sorte de biathlon par équipe), au couple Joly-Brunet en patinage artistique et à l’équipe de … curling. Ce sont les Norvégiens et les Scandinaves qui vont dominer la majorité des épreuves. L’un d’entre-eux, le skieur Thorleig Haug deviendra le premier triple champion olympique de l’histoire, remportant le 18 kilomètres, le 50 kilomètres et l’épreuve combinée !

Saut à Ski musée alpin

A l’inverse du patinage artistique qui reçoit un accueil mitigé, le tournoi de hockey connaît un immense succès. La finale Etats-Unis / Canada sera mémorable. 2003 spectateurs payants se pressent pour voir les fameux canadiens, qui ont précédemment étrillé la Grande Bretagne (19/2), la Tchécoslovaquie (30/0), la Suède (22/0) et la Suisse (33/0 !). Cette finale très féroce ressemble à un véritable combat de rue. Elle se solde par de nombreux blessés. Les joueurs ne portent en effet ni protections, ni jambières, ni gants, ni casque. Tout juste un élégant béret ou une casquette ; les Canadiens dominent finalement les Américains aux poings et aux points : 6/1 ! Ce sera le clou de ces jeux. 

Match d'hockey Auguste Couttet

Le 5 février, les épreuves terminées sans qu’ait cessé l’euphorie générale, sans qu’un sombre nuage ne soit venu voiler un temps merveilleux, le Baron Pierre de Coubertin prononce un discours solennel. On savait que les Jeux d’Hiver étaient admis au sein de la famille Olympique.

« (…) parmi les nombreux spectateurs, il en est beaucoup qui ont eu la révélation d’exercices dont ils ne soupçonnaient pas la beauté. Et ils se sont peut-être étonnés de les trouver si rudes, si violents. C’est que nous vivons en contact avec une double erreur. La première est celle des hygiénistes et des pédagogues qui confondent l’éducation physique et le sport : l’éducation physique est chose bonne pour tous (…) le sport est davantage : c’est une école d’audace, d’énergie et de volonté persévérante ... »

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